Les civils, témoins angoissés....

 

La famille Le Cambaye occupait une maison dans la rue Cap-de-Laine qui traversait le centre de Sainte-Mère-Église. Le père était coiffeur et tenait, depuis 1923, une boutique près de la place du village. Trois enfants composaient cette famille, dont Juliette, âgée de 16 ans et demi, qui devait se marier le 6 juin. Elle préparait avec fébrilité cette cérémonie.
Elle évoque ici cette nuit du 5 au 6 juin :
Ce fut une nuit épouvantable. Nous avons dû nous réfugier sans lumière sous l'escalier en colimaçon qui donnait dans la petite cuisine. Nous entendions très nettement les mitrailleuses qui tiraient sans arrêt mais on ne savait d'où. On avait l'impression
qu'ils étaient dans le magasin. De temps en temps, on retenait notre respiration car on entendait parler. Nos parents nous disaient:
«Ne faites pas de bruit! Ce doit être les Allemands qui tirent ! »
Mon petit frère Michel n'arrêtait pas de pleurer. Nous avions tous très peur. Les avions sillonnaient le ciel. On ne parlait presque pas, nous récitions des prières. Au bout d'un moment, au petit jour, nous nous sommes décidés, mes parents et mes frères à monter à l'étage quelques instants, en haut de la maison, pour voir ce qui se passait. Notre voisin d'en face, M. Albert Legoupillot, qui était boucher, à ce moment-là, nous fit signe par la fenêtre de regarder. On ouvrit la fenêtre quelques secondes et qu'est-ce qu'on vit ?
... Un ciel illuminé par les projecteurs, des avions, et des parachutes qui descendaient du ciel. Très vite, on regarda dans la rue. On vit, longeant les murs des maisons, des soldats fusils sous le bras prêts à tirer.
« Mon Dieu, ce sont des soldats américains ! » Ils étaient anxieux, fatigués, visages noircis, et camouflés. Un peu plus tard, nous apprenions que les soldats qui avaient tiré toute la nuit sur les malheureux parachutistes étaient les Allemands. Ils s'étaient cachés dans l'angle de la porte du magasin. C'était terrible à voir ! Vers 7 h du matin, on ouvrit la porte du magasin et un soldat américain demanda à être rasé. En remerciement, il nous remit du sucre enveloppé.
Un autre témoin, habitant le centre de Sainte-Mère-Église, se souvient de ces moments. Pierre Leclerc raconte :
J'avais 16 ans en juin 1944. J'habitais une maison à plusieurs niveaux, située juste en face de la place du village. Mes parents étaient épiciers et tenaient un magasin à l'enseigne « Les Grandes Marques». Sur les murs, se détachaient en grandes
lettres rouges la publicité pour la marque de spiritueux Byrrh. Une partie de notre maison avait été réquisitionnée par les Allemands. Deux soldats allemands y logeaient. Ils étaient assez âgés. Le premier avait participé à la première guerre mondiale tandis que le second avait fait la campagne de Russie. Je me rappelle que
le soir du 5 juin 1944, je me trouvais dans ma chambre située au deuxième étage, occupé à bricoler un poste à galène. J'ai entendu de violents bombardements qui provenaient de la côte. Le ciel était rouge. Mon père, inquiet, m'a appelé et m'a demandé de descendre les escaliers. Il s'agissait pour lui d'une nouvelle alerte et il fallait se rendre aux abris. En fait d'abri, il s'agissait d'une tranchée creusée au fond du jardin à 50 mètres derrière le commerce. Dans cette tranchée, se trouvaient une vingtaine de personnes. Nous avons attendu là un moment, puis ce fut le silence et la fm de l'alerte. Je suis remonté aussitôt dans ma chambre. A ce moment-là, plusieurs escadres de C-47 sont passées très bas au-dessus de ma maison, volant peutêtre à 200 ou 300 mètres, tout au plus. Il était 11 h du soir et la nuit était claire. Aussitôt, j'ai vu dans le ciel les premiers parachutes s'ouvrir. Je distinguais nettement les soldats descendre, accrochés à leur voilure. Pour la seconde fois de la nuit, ma famille est repartie vers la tranchée au fond du jardin. Les parachutistes tombaient partout, mais aucun ne se posa à l'endroit où nous nous trouvions. Je les suivais du regard, admirant leur descente, puis leur passage au faîte des toitures. Ils sortaient ensuite de mon champ de vision. Je n'ai pas entendu ensuite de crépitement ni de fusillade intense, ni de bruits de bataille. Puis, ce fut le silence !
Le 6 juin au matin, ma mère est sortie de l'abri pour remonter dans l'appartement. Vers 11 h du matin, elle s'est aperçue que des soldats se trouvaient sur la place du village. Certains se lavaient à la pompe, d'autres dormaient. Elle s'est exclamée:
« Ce ne sont pas des Allemands, mais des Américains ! »
Alors, nous étions fous de joie et nous sommes sortis de nos maisons pour acclamer ces parachutistes. C'était super ! Un moment inoubliable. Il s'agissait de l'instant que nous attendions tous depuis longtemps.
Mais un spectacle particulier s'offrit à moi : des parachutes jonchaient la place et les toitures des maisons alentour. J'ai vu des soldats tués qui étaient restés accrochés dans les marronniers sans pour autant en définir avec précision le nombre. Sur la place, près d'une haie de tilleuls, se trouvait le cadavre d'un soldat allemand déjà tout gonflé. En revanche, je n'ai pas gardé en mémoire de voilures de parachutes accrochées sur le clocher de l'église.
Un autre témoin se souvient aussi Raymonde Mesnage, née Endelin, était âgée de 10 ans en 1944. Elle habitait avec sa famille un appartement situé au-dessus du commerce que tenaient ses parents à l'enseigne « Cycles Endelin ». Ce magasin se
trouvait juste à proximité de la pharmacie du maire de l'époque, Alexandre Renaud, et faisait face à la place de l'église. Elle raconte ces moments :
Notre maison à cette époque n'avait pas été réquisitionnée par les soldats allemands. Ma chambre se trouvait juste au-dessus de la place et, de ce fait, je pouvais distinguer nettement ce qui s'y passait. J'ai vu atterrir des parachutistes au cours de la nuit du 5 au 6 juin, sur le village, la place et ses abords. Dans mes souvenirs d'enfant, je revois encore les parachutes qui se gonflaient au fur et à mesure de leur descente.
Des tirs partaient. En face du magasin que tenaient mes parents, la maison de Julie Pommier brûlait. Cependant, je ne me souviens pas de combats importants ou d'intenses fusillades se déroulant sur la place. En revanche, je me rappelle que, durant les tirs, je percevais nettement des bruits bizarres, une personne marchait au dessus de moi, dans le grenier de la maison. Ces bruits de pas, je les ai entendus toute la nuit. Mais je n'ai jamais su s' il s'agissait d'un Américain ou d'un Allemand. Le matin du 6 juin, lorsque je suis sortie sur la place, j'ai vu des parachutes qui pendaient des marronniers. Dans certains arbres se trouvaient des corps de soldats américains tués.

temoignages civils 1944

temoignages de civils le 6 juin 1944