La famille Leroux se souvient

 

Nous venions de nous coucher car nous avions été retardés par M. Genêt, vétérinaire à La Haye-du-Puits, qui était avec son fils en moto et en panne d'essence. Le temps était très clair ce soir-là et, tout à coup, nous avons entendu le roulement d'une masse d'avions, et aussitôt nous avons vu comme une très grande quantité de champignons qui descendaient du ciel. Il n'y avait pas d' Allemand à ce moment-là à la ferme du manoir et voilà que, sur le matin, des Allemands sont arrivés à la maison et sont entrés tant dans l'habitation que dans les étables et nous ont fait fermer tous les volets. Mais, jusqu'à ce moment-là, nous n'avions pas vu d' Américains. Dès le début de la matinée, il y avait plusieurs Allemands blessés et alignés dans la cuisine. Mardi 6, en fin de matinée, nous sommes tous descendus à la cave, mon mari, les enfants, le personnel et moi-même.
Situé à 4 kilomètres à l'ouest de Sainte-Mère-Église, le mont de La Fière constituait, pour le 505e régiment aéroporté américain, l'un des objectifs primordial à atteindre pour le Jour J. Le manoir de La Fière, situé à quelques mètres de l'ouvrage d'art, était occupé à l'époque par Louis Leroux et sa famille. Dans la nuit du 5 au 6 juin, la ferme fut occupée par une colonne allemande qui, de passage, installa des positions défensives et livra bataille aux paras américains qui se dirigeaient vers le pont. Cette famille se trouva malgré elle, en l'espace de quelques heures, au cœur des combats. Elle fut prise en otage par les Allemands, puis libérée par les Américains, qui s'emparèrent du manoir et du pont, au prix de lourdes pertes.
Mme Leroux était âgée de 37 ans en 1944
Après un certain moment, nous sommes allés ouvrir la porte de la deuxième cave et là nous nous sommes trouvés en présence d'un soldat américain alors que les Allemands étaient dans tout le bâtiment. L' Américain, qui parlait bien le français, nous dit :
« Restez où vous êtes ! »
Aussitôt, nous avons vu une colonne d' Américains qui étaient là. Ils ont discuté et nous ont demandé de sortir et de nous rendre plus loin dans une étable à bois. Là, nous avons donné tous les détails aux Américains : où étaient les Allemands et comment ils s'étaient placés dans la maison.
Geneviève Leroux, épouse Ferey, relate ses souvenirs aw manoir de La Fière :
Le 6 juin 1944, j'avais 12 ans et demi, j'habitais avec mes parents, mon frère et ma sœur au manoir de La Fière, à Sainte-Mère-Église. Quelques jours auparavant, j'avais passé mon certificat d'études à l'école libre de Sainte-Mère-Église, dont la directrice, à cette époque, était Mlle Levraud (que l'on voit dans le film Le jour le plus long, interprétée par Arletty).
La veille du 6 juin, je ne me souviens pas si j'étais allée à l'école. Donc le soir du 5 juin, nous nous sommes couchés vers 10 h (22 h) et, au bout d'un moment, nous avons entendu beaucoup d'avions qui passaient et mes parents, en regardant par les fenêtres, ont vu tomber des parachutistes. Ils disaient :
«C'est le Débarquement! »
Moi, je suis restée dans mon lit, j'avais peur. Le lendemain matin, au lever du jour, nous sommes descendus dans la cuisine et, au bout d'un moment, nous avons vu entrer deux Allemands blessés, dont un assez gravement. Il s'est allongé dans notre chaise longue et se plaignait beaucoup. Le second était presque nu et plein de sang, mais il semblait moins blessé. Il devait y avoir d'autres Allemands dans la maison, mais je ne les ai pas vus à ce moment-là. Après, nous sommes remontés dans les chambres et, dans la matinée, les Américains ont commencé à tirer dans les fenêtres. Nous nous sommes réfugiés dans l'escalier en pierre qui forme une tour. Il n'y avait que deux petites fenêtres. Là, avec nous, il y avait un jeune soldat allemand qui nous dit :
«Vous avez peur, vous n'avez jamais vu la guerre? Moi non plus ! »

Quelque temps plus tard, peut-être une heure, comme la mitraille redoublait, nous nous sommes donc rendus à la cave. C'est moi qui marchait la première, en tenant dans mes mains un crucifix qui m'avait été offert pour ma communion un an auparavant. Nous nous sommes rendus à la cave. Il fallait traverser la cuisine et
enjamber par-dessus les soldats blessés qui étaient allongés là. Après avoir attendu un peu, dans la cave, nous sommes remontés à la porte qui donnait dehors au pignon de la maison. De là, nous avons aperçu les Américains qui étaient postés dans les étables. Mes parents ont crié :
« Français ! » Et ils nous ont répondu en français : « Restez là où vous êtes ! »
Nous avons donc attendu. Au bout d'un moment, l'un d'eux est venu nous ouvrir la porte et nous a dit « Sortez ! ». Ils avaient fait ranger des soldats américains sur deux files, prêts à tirer pour protéger notre fuite. Nous sommes allés dans une étable au fond de la cour. Là, il y avait des soldats qui tiraient sur la maison à la mitrailleuse. Cela faisait du bruit et sentait la poudre. Ils nous ont dit d'ouvrir la bouche pour avoir moins mal aux oreilles. La fusillade a continué pendant un certain temps et, à la fin, les Allemands se sont rendus en mettant des draps blancs aux fenêtres. Ils sont sortis de la maison par la cave. Ils étaient assez nombreux. L'un d'eux, que nous avions vu blessé et presque nu dans la maison, avait enfilé les pantalons d'un costume de mon père!
Nous étions heureux et les Américains aussi. Nous avons parlé ensemble. Ils buvaient le calva qu'ils avaient trouvé dans la cave.
Nous sommes restés ainsi jusqu'à la fin de l'après-midi.
Après la prise du manoir, certains Américains ont dû essayer de traverser le marais près de la rivière Le Merderet, mais ils n'ont pu réussir comme c'était inondé. Ils revenaient tous, mouillés. Quand le soir est arrivé, un Américain a dit à mes parents qu'il valait mieux que nous partions car il y aurait certainement une grande bataille. Le soir, ma mère est rentrée dans la maison pour prendre un peu de linge et différentes choses ...
Nous sommes partis à travers champs, en longeant les haies, jusqu'à chez un oncle qui habitait à 2 kilomètres de chez nous, en direction de Neuville-au-Plain. Il était très surpris de nous voir arriver. Il entendait la bataille de loin mais n'avait rien vu. Il se disait : « Ils ont de la chance à La Fière, ils vont tout voir ! ». Nous nous sommes tous installés chez cet oncle, aux «Noires Terres ». Au bout de quelques jours, mon père a voulu retourner avec l'ouvrier agricole et la servante de la maison pour revoir les vaches et essayer de les traire. À cette période de l'année, les vaches donnent beaucoup de lait. Mais c'était très risqué. Pendant qu'ils trayaient, les balles leur sifflaient aux oreilles ...
Heureusement, ils n'ont pas été touchés !
Quinze jours plus tard, quand la bataille a été terminée, nous sommes retournés à la maison. Là, c'était la désolation. La maison a été presque entièrement détruite par les obus allemands tirés de l'autre côté du marais. Un bâtiment avait brûlé et les communs étaient soit découverts, soit très abîmés. Dans la cour, on retrouvait des têtes de poules que les Américains avaient tuées sans doute pour les manger ! ...
souvenirs de juin 1944