Interrogatoire d'un traître

Sur le front de Briansk en Septembre 1941

Interrogatoire d'un traître dans un petit pré. Journée d'automne sereine et lumineuse, soleil doux, caressant. C'est un jeune paysan qui est là, debout. Sa barbe a poussé, il porte un manteau marron tout déchiré, un grand chapeau de paysan, ses pieds sont sales, sans chaussures, et ses jambes sont nues jusqu'au mollet ; des yeux bleus qui brillent, une main enflée, l'autre petite, comme une main de femme, avec des ongles propres. Il parle, en traînant sur les mots, doucement, en ukrainien. Il est de Tchernigov, il a déserté voici quelques jours et a été arrêté la nuit dernière sur la ligne de front alors qu'il cherchait à revenir vers nos amères vêtu de ce costume de paysan d'opérette ou presque.

Il a été arrêté par des anciens camarades, des soldats de sa propre compagnie : ils l'ont reconnu, et maintenant il est là devant eux. Les Allemands l'ont acheté pour cent marks. Il venait en reconnaissance observer les postes de commandement et les terrains d'atterrissage. « C'étaient cent marks seulement », dit-il en traînant sur les mots. Il pense que la modestie de la somme peut entraîner de l'indulgence à son égard. « Mais moi aussi, ça me gêne, je vois, je vois. » Tous ses gestes, ses mimiques, ses coups d'oeil, sa façon bruyante, avide, de respirer, tout est le fait d'un être qui a l'intuition d'une mort proche, imminente. « Et ta femme, elle s'appelle comment ? — Ma femme ? Gorpyna. — Et ton fils ? — Mon fils, c'est Piotr. » Il réfléchit un instant et ajoute : « Piotr Dmitrievitch, il a cinq ans. Je voudrais me raser, enchaîne-t-il, parce que les types me regardent, et que ça me gêne. » Et il se passe la main sur la barbe. Il attrape de l'herbe qu'il froisse, de la terre, des brindilles, il a des gestes rapides, nerveux, comme s'il accomplissait là une tâche qui allait lui sauver la vie.
Quand il regarde les soldats et leurs fusils, il y a de la terreur dans ses yeux... Ensuite le colonel l'a frappé au visage, en criant dans un sanglot : « Tu comprends ce que tu as fait ? » Puis c'est la sentinelle qui a crié à son tour : « Tu aurais pu penser à ton fils, il ne pourra pas vivre avec cette honte ! » Et le traître a dit : « Ouais, je sais bien, les gars, je sais que j'ai pas bien fait », en s'adressant à la fois au colonel et à la sentinelle, comme s'ils pouvaient compatir à son malheur. On l'a fusillé devant les rangs de la compagnie dans laquelle il était soldat quelques jours auparavant.

prisonnier russe pendant la deuxieme guerre mondiale